Avec son nouveau roman « Les gratitudes », Delphine de Vigan nous parle de la vieillesse avec la délicatesse dont elle sait faire preuve. Mais aussi sans fard et sans angélisme.

« Vieillir c’est apprendre à perdre. »

Six mois après « Les loyautés », je reviens vous parler d’un roman de Delphine de Vigan. Avec « Les gratitudes », elle poursuit son cycle sur les sentiments humains. Par son titre, ce roman laisse penser qu’il va y être question de notre capacité à dire « merci » et à être reconnaissant. Mais en réalité, ce besoin d’exprimer sa gratitude n’est qu’une sorte de fil rouge qui court tout au long du roman. 

Pour moi, ce roman pose plutôt la question de la vieillesse et de la façon dont notre société la prend en charge. A travers les personnages de Michka, Marie et Jérôme, Delphine de Vigan nous parle encore une fois de nous. De cette vieillesse à laquelle nous serons tous confrontés. Et de ce corps qui peu à peu nous échappe.

Vieillir c’est apprendre à perdre.

Encaisser, chaque semaine ou presque, un nouveau déficit, une nouvelle altération, un nouveau dommage. Voilà ce que je vois.

Un jour, ne plus pouvoir courir, marcher, se pencher, se baisser, soulever, tendre, plier, se tourner, de ce côté, puis de l’autre, ni en avant, ni en arrière, plus le matin, plus le soir, plus du tout. S’accommoder sans cesse.

Et surtout, ici, perdre les mots. Car Michka souffre d’aphasie et chaque jour les mots « s’enfouillent, […] s’enfuitent ». Elle qui a été correctrice et qui a toujours aimé les mots doit accepter de ne plus les trouver.

Perdre les mots pour le dire

Je crois que c’est pour ça que ce roman m’a beaucoup émue. Car tout comme Michka, je suis une amoureuse des mots. J’aime le son qu’ils font lorsqu’on les dit à haute voix, j’aime leur complexité parfois lorsqu’il faut les écrire. J’aime leur diversité qui permet de dire précisément les choses.

Vous devriez dire « les vieux ». C’est bien « les vieux ». Ça a le mérite d’être fier. Vous dites bien « les jeunes », non ? Vous ne dites pas « les personnes jeunes ».

Alors oui, cette femme me touche car je n’ose imaginer une vie sans les mots. Ne plus pouvoir dire c’est ne plus pouvoir échanger avec les autres, exprimer ses sentiments, parler du temps qui passe. Or, dans cette maison de retraite, Michka n’a plus que ça à raconter : le temps qui passe, si lentement. Derrière les mots qui se délitent, on voit la vie qui s’enfuit.

Mais je ne veux pas vous effrayer. Ce livre est très émouvant mais pas tragique. Delphine de Vigan fait preuve une fois encore de tellement de délicatesse que le ton n’est jamais larmoyant. On se prend même à sourire par moment en lisant les paroles de Michka. Comme elle ne trouve plus les mots, elle emploie ceux qui viennent pour essayer quand même de communiquer. « Etre enceinte » devient « être en cloche », une « enveloppe » une « en…tilope », « merci » se dit « merdi » et « difficile », « diffus ».

Un roman à trois voix

Tout comme avec « Les loyautés », Delphine de Vigan nous livre un roman choral qui donne la parole à plusieurs personnages. Ici ils sont trois : Michka, Marie et Jérôme. Cette écriture permet d’appréhender l’histoire sous plusieurs angles. Pour moi, le personnage le plus intéressant est Michka. Marie et Jérôme ne sont là que pour apporter un regard extérieur. Même si chacun a son histoire.

Marie est une jeune fille que l’on imagine fragilisée par une histoire familiale difficile. Son lien avec Michka est bien plus fort que celui du sang. Il est celui de la gratitude (justement) et de la reconnaissance de l’avoir accueillie lorsqu’elle était enfant.

Jérôme, lui, est le jeune orthophoniste qui s’occupe d’elle et va essayer de l’aider à ralentir la fuite des mots. Très vite il s’attache à cette vieille femme qui sait pointer les parties sensibles de sa vie et l’obliger à réfléchir à sa relation avec son père.

Marie et Jérôme sont là pour poser la question de la filiation et de la transmission. Qui sommes-nous les uns pour les autres, dans les familles ou en dehors ? Ce qui nous lie n’est pas forcément le « lien du sang » mais plutôt un lien qui s’est tissé au fil de nos histoires de vie. C’est en cela que ce livre pose la question de la gratitude. Savons-nous dire « merci » à des personnes qui ont changé nos vies avant qu’il ne soit trop tard ? Parfois ne pensons-nous pas que certaines choses nous sont dues, oubliant alors d’en être reconnaissant ?

Ce roman n’est pas le meilleur roman de Delphine de Vigan. Pour moi, aucun n’a encore égalé « Les heures souterraines » ou « Rien ne s’oppose à la nuit ». C’est un roman tout simple, qui se lit vite. Et qui nous interroge sur la façon dont nous affrontons la vieillesse de nos proches mais aussi (et surtout ?) notre peur de vieillir.

Je vous laisse maintenant pour une petite pause musicale avec une chanson de Zazie qui me semble rester dans le sujet…