Le roman commence par une définition de ce que sont les « loyautés » et de ce qu’elles signifient. En quelques phrases le ton est donné. Quelles sont ces loyautés, ces « liens invisibles », que chaque personnage a avec lui-même ou avec les autres ? Nous voici plongés dans l’histoire ou plutôt les histoires de ce quatuor : Hélène, Cécile, Mathis et Théo.

Depuis « Rien ne s’oppose à la nuit » et « Les heures souterraines« , je suis une inconditionnelle de Delphine de Vigan. Bien sût tous ses romans ne provoquent la même émotion chez moi. Mais quand même, quand j’y repense, tous ont fait un peu (parfois beaucoup) écho à des choses en moi. Cette fois encore, les mots de Delphine de Vigan m’ont touchée ou plutôt les trajectoires de Hélène, Cécile, Mathis et Théo.

Un roman choral à quatre voix

Tout commence avec Hélène, professeure de SVT dans un collège parisien. Dès la première phrase, on entre dans le vif du sujet : « J’ai pensé que le gamin était maltraité, j’y ai pensé très vite, peut-être pas les premiers jours mais pas longtemps après la rentrée […] ». Dès cet instant, cette idée va l’obséder, la poussant toujours plus loin dans sa volonté d’aider Théo. Mais très rapidement, l’auteure rend ce personnage ambigü, le doute s’installe. Cette prof au bord du burn-out est-elle objective ou sa propre histoire guide-t-elle son ressenti ?

Théo est un jeune garçon de 12 ans qui subit le divorce de ses parents. « Chaque vendredi, chargé comme un mulet, il migre d’un endroit à l’autre« . Chaque semaine il troque une mère aigrie par la séparation et vivant dans la haine de l’homme qui l’a quittée, contre un père qui a baissé les bras et abandonné toute vie sociale et familiale. Alors Théo ne cherche qu’une seule chose : comment s’évader et oublier ?

Entre ensuite en scène Cécile, la maman de Mathis, le seul ami de Théo. Une femme dont la vie semble parfaite. Un mari dont la réussite professionnelle n’est plus à prouver. Une existence bourgeoise et confortable. Un fils adorable. Tout ce dont elle avait rêvé. Mais un jour son univers vacille. Ce mari qui lui a ouvert les portes de ce monde, « De William, j’ai appris presque tout. Les mots, les gestes, la manière de se tenir, de rire, de se comporter. Il avait les codes et ls clés« . Ce mari si parfait a en réalité une double personnalité : l’une bien éduquée et l’autre nauséabonde.

Enfin, il y a Mathis, 12 ans, le seul ami de Théo. Tout comme sa mère, il semble avoir une vie parfaite au sein d’une famille unie. Mais tout cela n’est qu’une façade et derrière les murs, il ressent la tension, sa mère qui n’est pas heureuse, ses parents qui ne se parlent plus et vivent simplement l’un à côté de l’autre. Heureusement il a un ami, Théo. C’est le seul qui est venu s’asseoir à côté de lui en sixième, tissant ainsi ce « fil invisible » de la loyauté.

Pour ces quatre personnages va se poser la question de la loyauté. Hélène doit-elle être loyale envers l’Education nationale ou ses élèves ? Théo doit-il rester loyal envers son père et/ou sa mère ? Pour Cécile la loyauté se place sur un plan beaucoup plus personnel. Restera-t-elle loyale envers elle-même ou envers son mari ? Quand à Mathis, la question sera de savoir s’il doit rester loyal envers son ami, quoiqu’il arrive ou s’il doit le trahir pour le sauver ?

Un roman tendre et violent

Au centre de ce roman, il y a l’enfance. Des deux jeunes garçons Théo et Mathis. Mais aussi celles d’Hélène et Cécile. Car c’est dans l’enfance que se construisent nos loyautés qui vont ensuite dicter nos choix et nos actions. Avec ses mots Delphine de Vigan nous questionne sur nous-même, sur notre enfance et ce qu’elle a fait de nous. Envers qui sommes-nous loyaux ? Et jusqu’où la loyauté peut-elle aller ? Ces loyautés qui peuvent être, tout à la fois, « les tremplins sur lesquels nos forces se déploient et les tranchés dans lesquelles nous enterrons nos rêves« .

Avec son écriture dense et rapide, l’auteure nous emmène dans une course contre la montre haletante. Le sentiment de danger s’installe au fil des pages et le suspens monte. Ces adultes qui semblent presque plus fragiles que les enfants sauront-ils prendre soin des deux jeunes garçons ? Quelle décision prendra Mathis pour aider son ami ? Qui saura entendre la détresse de tous ces personnages ?

Avec cette alternance de points de vue, la narration est austère. On prend en pleine figure la violence psychologique de ce que vit Théo avec ses parents ou de la découverte de Cécile. Mais derrière ces mots parfois durs, la tendresse n’est jamais loin. Celle de ce père qui n’a plus l’énergie d’aimer son fils, de Cécile pour son fils ou d’Hélène pour Théo. On sent que Delphine de Vigan les aime ses personnages et qu’elle les regarde se débattre avec justement cette tendresse, laissant en suspend la fin, comme un espoir que les choses peuvent s’arranger…

Ce livre m’a bouleversée car je me suis attachée à tous les personnages. En chacun d’eux j’ai retrouvé un peu de moi, tous différents mais un peu semblables… J’ai aimé l’idée que finalement on peut être, ou se sauver, en osant enfin parler, en abandonnant certaines de ces loyautés qui nous enchaînent. Comme, par exemple, Cécile se donne enfin le droit de dire ce qu’elle pense lors d’un dîner.

Son mari raconte une scène de sexisme ordinaire et pour une fois, elle cesse d’être cette femme au foyer qui « par définition, assignée à résidence et que son cerveau, ayant souffert d’avoir été trop longtemps privé d’oxygène, fonctionnait au ralenti » et prend la parole.

–  Ah bon, l’ai-je interrompu, elle serrait les fesses ? Cela te surprend ?
Je ne lui ai pas laisse le temps de répondre.
– Tu veux que je t’explique pourquoi ?
Il regardait les autres l’air de dire : voilà de quel genre de femme le destin m’a affublé.
[…]
– Est-ce que vous serrez les fesses lorsque vous croisez un groupe de jeunes filles manifestement ivres en pleine nuit ?
Le silence épaississait à vue d’oeil.
– Eh bien non. Parce que jamais aucune femme, même ivre morte, n’a posé sa main sur votre sexe ou vos fesses, ni accompagné votre passage d’une remarque à caractère sexuel. Parce qu’il est assez rare qu’une femme se jette sur un homme dans la rue, sous un pont, ou dans une chambre pour Ie pénétrer ou lui enfoncer je ne sais quoi dans l’anus. Voila pourquoi. Alors sachez que oui, n’importe quelle femme normalement constituée serre les fesses lorsqu’elle passe devant un groupe de quatre types à trois heures du matin. Non seulement elle serre les fesses mais elle évite le contact visuel, et toute attitude qui pourrait suggérer la peur, le défi ou l’invitation. Elle regarde devant elle, prend garde à ne pas presser le pas, et recommence à respirer quand enfin elle se retrouve seule dans l’ascenseur.
William m’a observée, étonné. J’ai vu un pli amer se dessiner sur sa bouche, et j’ai pensé que William avait sans doute cette expression quand il tapait sur son clavier.

En guise de conclusion musicale j’invite ici encore les mots de Delphine de Vigan, mais aussi sa voix, en duo avec La Grande Sophie.